la mission

7-La mission

Le manoir est protégé des regards par de hauts murs. Plusieurs voitures sombres à grosses cylindrées sont garées en épi dans la cour derrière la demeure. Le hall et la salle de réception sont illuminés, des bribes de discussions animent l’environnement paisible. A l’étage, un faisceau de lampe torche balaie la pièce. L’homme cagoulé ne s’arrête pas sur le bureau, ni sur la bibliothèque, ni sur les élégants tableaux qui ornent les murs, il se dirige directement sur une vaste armoire normande. Au prix de bien des efforts, il la pousse légèrement puis sort de son sac un petit tube muni d’une ventouse fixée à chaque extrémité par une rotule mécanique. Il pose l’objet entre le bas de l’armoire et le mur, appuie sur un bouton. La ventouse fait trembler les pieds de l’armoire, le tube dévoile une multitude d’actions télescopiques, la poussée ainsi provoquée écarte le meuble du mur. Lorsque le mécanisme s’arrête, Léo remballe l’objet, passe un câble autour des quatre pieds de l’armoire, ventouse une poulie électrique au sol deux mètres plus loin. La poulie se met en marche et éloigne le colosse de la cloison. L’homme sort un laser, se glisse derrière l’armoire et balaie la surface. Le laser change de couleur à certains endroits qu’il marque à la craie. Promptement il se saisit d’un autre laser. Le faisceau cette fois traverse le mur comme s’il s’était agi d’un gâteau. L’homme décrit un large rond au milieu de ses repères, de la poudre de plâtre s’échappe du mur. L’opération semble interminable. Lorsque le cercle est tracé, il pose une ventouse à deux poignées et tire sur le morceau de mur qui se décroche tel une somptueuse galette. L’homme essuie avec le revers de sa manche la sueur qui lui coule du front. A la place du mur apparaît une paroi en acier. Il sort d’une boîte une pâte épaisse qu’il sépare en morceaux et qu’il dispose en quatre points serrés sur le métal, il les relie par une mèche. Il sort une seringue qu’il emplit d’un liquide bleu et qu’il injecte dans chaque pâte. Une réaction chimique se produit, l’explosion qui en résulte pourrait ressembler à l’ouverture d’une bouteille de limonade tant elle est discrète et pourtant la paroi est éventrée. Léo a enfilé des gants thermiques de soudeur, il plonge avec précaution les mains dans ce qui semble être un coffre-fort. Il sort une liasse de documents et une clef USB. Alors qu’il glisse la clef dans sa poche, la lumière jaillit dans la pièce et l’aveugle.

  • Sortez de là !

Léo apparaît de derrière l’armoire, la liasse de documents en main. Un homme grand et élégant, escorté de deux gardes du corps armés, se dirige vers le mur, Léo le suit des yeux sans bouger.

  • Voyez-vous ça ! C’est ingénieux, bravo ! Prendre le problème à l’envers et ouvrir le coffre par le fond, il fallait y penser !

L’homme qui s’exprime sur un ton badin, contourne Léo sur la défensive et rejoint ses deux acolytes.

  • Trêve de plaisanterie. Vous allez me rendre bien gentiment ce que vous avez pris.

Sans plus attendre, Léo leur jette les dossiers et les gants à la figure. Il plonge sous le bureau, sort son arme et tire sur les appliques en cristal. La pièce est à nouveau noyée dans l’obscurité. Il rampe jusqu’à une des fenêtres restée entrouverte, il se faufile dans l’entrebâillure, lance dans la pièce un fumigène, passe par-dessus la balustrade du balcon et saute. Une alarme assourdissante se déclenche et jette des jets de lumière tout autour du manoir qui semble prendre vie. Léo atterrit dans les fourrés, roule au sol, se relève et détale à travers le parc. Il atteint un mur d’où pend un bout de corde, il s’élance pour s’en saisir, se hisse sans peine au sommet et saute de l’autre côté. Un motard vêtu de noir lui lance un casque, Léo monte derrière lui et le pilote démarre en trombe. Il disparait au premier virage alors que la lourde grille de la propriété s’ouvre pour laisser le passage à deux voitures et plusieurs hommes armés. La moto roule à vive allure sur la route forestière, traverse un village, bifurque sur un chemin. La BMW noire qui les poursuit, pile et s’engage avec eux dans le chemin. Au bout, un pré à perte de vue, la nuit sans étoiles s’étire avec bienveillance au-dessus de leur tête. La moto se lance à travers champ, la roue arrière chasse, le pilote rétablit sans cesse l’équilibre de l’engin qui danse dans les sillons creusés par les tracteurs. La BMW s’enlise, les hommes sortent et tirent à vue. Le deux-roues est avalé par l’obscurité, seuls résonnent la détonation des armes à feu et le bruit du pot d’échappement de la moto. Au prix d’une longue bataille dans la boue, la moto émerge enfin dans un chemin et file alors qu’une pluie fine s’abat sur la campagne. Léo presse le bras du pilote qui n’est pas décidé à ralentir. Il finit par s’appuyer contre le dos du motard qui ralentit à la sortie d’un village. Il pose à peine le pied qu’il sent la moto se déséquilibrer, son passager s’écroule par terre. Sam se précipite.

  • Merde Léo ! Tu es blessé ?

Il l’aide à enlever son casque avec précaution et lui retire sa cagoule. Le visage d’Adrien apparaît avec les mêmes traits réguliers.

  • Sam, tu vas prendre la clé et l’apporter à Gandeze, il l’attend. Je te rejoindrai plus tard.

Sam se redresse, enlève son casque. Comme Léo, il n’a pas trente ans. Il est brun avec des yeux noisette, la peau mate, le visage énergique, les cheveux noirs coupés à ras.

  • Pas question que je te laisse ici.

Il regarde autour de lui et se précipite à la ferme la plus proche. Sam tambourine à la porte. Une femme âgée entrouvre sa fenêtre.

  • Mon ami est blessé. Y a-t-il un médecin dans ce village ?

La vieille dame tremble mais son sourire illumine son visage, elle tient serrée contre sa généreuse poitrine un chat noir maigrichon.

  • Adressez-vous à la maison aux volets verts, un peu plus loin. C’est Marcel. Il a sauvé mon chat.

Sam s’y précipite et frappe vigoureusement à la porte. Un homme âgé lui ouvre.

  • Mon ami est blessé. Je cherche un médecin. Devant son air perdu, Sam rajoute. C’est une dame qui m’a…
  • Simone ? Ou Paulette peut-être ?
  • Je ne sais pas monsieur.
  • Elle a des volailles, des biquettes ?
  • Je ne sais pas ! Sam perd patience mais se retient d’empoigner l’homme par le col. Elle a un chat ! Un chat noir !
  • Alors c’est Brigitte qui vous envoie ! Le brave homme le dévisage en se frottant le menton. Avec Brigitte, quand on était jeune, on…
  • Il y a un médecin dans votre bled oui ou non ?
  • Non. Mais j’ai été vétérinaire. Je veux bien voir votre ami si je peux aider. Qu’est-ce qu’il a ?

Plus loin, dans le halo d’un réverbère, Léo titube sous la pluie. Le vieil homme l’aperçoit et fronce les sourcils.

  • Il y a quelque chose là-bas…

Sam se retourne et aperçoit Léo. La porte ouverte de la maison dessine un tapis de lumière accueillant. Il se précipite vers son camarade. Le vieil homme tourne en rond en se frottant toujours le menton, une jeune fille vient lui prendre les mains avec tendresse. Elle regarde contrariée les deux hommes s’approcher.

  • Qu’est-ce qui se passe papy ?
  • J’ai besoin de ma trousse. Et mes lunettes, Agnès, où sont mes lunettes ?
  • Elles sont à leur place sur ton nez papy.

Les deux hommes dégoulinants, entrent dans la pièce. L’intérieur est vieillot et fade, seule la jeune fille apporte de la fraîcheur et de la vivacité aux lieux. Sam assoit Léo sur la première chaise qu’il trouve, devant la table familiale. Léo relève la tête, son regard rencontre celui d’Agnès qui pousse un cri de stupeur.

  • Mais… Mais c’est vous ?

Sam et Léo échangent un regard perplexe.

  • Vous êtes Adrien ! Adrien Bicalène ! Ça alors !

La jeune fille court jusqu’au meuble de télévision, fouille parmi les magazines, en retire un et tourne les pages tout en revenant vers eux. Elle trouve enfin la page qu’elle cherchait et la montre à son grand-père.

  • C’est lui ! C’est lui !

Elle tend le magazine à Léo. Son propre visage est en pleine page, il a un mouvement de recul. Sam ne peut s’empêcher de rire.

  • Et bien merde alors ! C’est la meilleure !
  • Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici, monsieur Bicalène ?

Léo est fasciné par son image. Il parcourt l’article. « Adrien Bicalène anime le nouveau magazine des productions De Ponchartrain ! Nous l’avons rencontré chez lui, à Paris… » Léo tend le magazine à Sam.

  • Regarde ça !
  • Très intéressant… Pour un orphelin !
  • Vous êtes orphelin ?

La jeune fille, émerveillée de rencontrer une personnalité, s’assoit à côté de lui, pleine de compassion. Il lui sourit.

  • Mais non voyons, je plaisante avec mon ami.

Elle le couve des yeux.

  • Nous avons vu votre émission !
  • Allons Agnès, laisse monsieur Bicalène. Votre ami nous a dit que vous étiez blessé, qu’est-ce qui vous arrive ?

Sam, qui parcourait l’article avec un grand sourire, se redresse.

  • Nous étions en reportage mais nous vous demandons la plus grande discrétion, n’est-ce pas ?

Le vieil homme acquiesce. Sam regarde alors la jeune femme qui acquiesce à son tour.

  • Notre présence ici ne doit pas être connue, vous comprenez ? Nous préparons un reportage sur… sur une entreprise… qui fait croire à une activité agricole alors que…
  • Dans notre village ?
  • Non non ! Un autre village ! Euh…

Léo s’appuie sur la table, la douleur le fait trembler.

  • C’est bon Sam ! Nous ne sommes pas obligés de vous encombrer de détails docteur. J’ai pris une balle dans l’épaule. Un chasseur du coin m’a confondu avec un poulet ! Est-ce que vous pouvez m’aider ?

Le vieil homme rit de bon cœur.

  • Vous avez de l’humour au moins, c’est bien !
  • Je peux vous dire que mon humour à ses limites !
  • Vous avez tout de même rencontré un drôle de chasseur !
  • Ce n’est pas le qualificatif qui me vient à l’esprit quand je pense à lui ! Léo sort de sa poche la clé USB et la tend à Sam. Changement de programme, Sam. Va planquer la moto et garde la clé.
  • Et Gandeze ?
  • Il n’est plus ma priorité.

L’homme âgé tergiverse et nettoie ses lunettes sans se décider à les remettre sur son nez. Sam l’observe et perd patience.

  • Qu’est-ce qui vous arrive ?
  • Il y a un hôpital à une soixantaine de kilomètres. Je peux demander à…

Léo lance un regard interrogatif à Sam qui précise.

  • Monsieur est vétérinaire.
  • Ça va bien se passer docteur, je vous fais confiance.

Sam aide Léo à se débarrasser de son blouson. Le papy se perd dans ses pensées.

  • La dernière fois que j’ai opéré c’était un chat, le chat de… Ah non, c’était un chien…

Sam emprunte des ciseaux qui traînent sur la table pour découper le tee shirt de Léo.

  • Le chien de monsieur Paul. Il est mort le pauvre!

Sam se redresse.

  • Le chien est mort ?
  • Non. Monsieur Paul.

Sur l’épaule gauche de Léo on peut lire un tatouage «Seul repose en paix celui qui meurt oublié», mais c’est dans son épaule droite qu’une balle est venue se loger. Le vieil homme remet ses lunettes et inspecte la blessure.

  • J’ai l’impression que vous avez un projectile dans l’omoplate…

Léo se tourne vers lui, exaspéré.

  • C’est pour cette raison que je vous demande de l’enlever !

Il se frotte le menton.

  • Vous avez de la chance que ce ne soit pas un chasseur qui vous ait fait ça.

©lenferdudecor

                                                                                                                  8-Cauchemar…

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