36-Laver sa peine

Adrien pleure sous la douche. Il s’est savonné, s’est lavé les cheveux, s’est rincé puis il a recommencé mais rien, rien n’a pu apaiser son chagrin, n’a pu laver sa peine, alléger sa douleur. Pendant  toute son enfance il a attendu son frère disparu. Adolescent, il a entrepris de le chercher, de trouver des pistes, d’en inventer parfois à force de suppositions. Il n’a grandi et vécu que pour son frère, le retrouver, croire en son existence car il a aussi traversé une période où il a presque douté qu’il ait un jour existé. Il s’est battu, silencieusement. Il a orienté sa carrière dans cette optique, pour lui. Tout au long de ces années, il a imaginé leurs retrouvailles, mais jamais il n’a envisagé que cela puisse mal se passer. Jamais. Il a souvent eu peur de découvrir qu’il était décédé. Il l’a souvent envisagé avec terreur. Pire encore, il a craint ne jamais retrouver de trace de lui. Il se demande ce qu’il peut faire de sa peau, maintenant qu’il a retrouvé, ou plutôt, qu’il a été retrouvé par un parfait inconnu, un sale type, un ennemi… son frère ! Il coupe l’eau. La sonnette de la porte a retenti. Il noue sa serviette autour de la taille et se dirige au ralenti jusqu’à la porte laissant à chaque pas une flaque. Il ouvre sans même s’assurer qu’il a envie de voir la personne qui se présente chez lui. Mady entre en coup de vent.

  • C’est pas trop tôt ! J’ai oublié de prendre les clés.
  • J’étais sous la douche.
  • Ça se voit ! Elle le dévisage. Dis donc, c’est quoi cette tête ?

Il disparait dans la salle de bain. Elle aperçoit la table basse cassée, des débris d’objets, des photos dispersées dans un coin.

  • Tu t’es battu ? Et c’est quoi ce bazar ?
  • Tu n’as rien vu dans les journaux ?
  • On parle de toi dans les journaux ? Elle jette un œil encore aux alentours. Ne me dis pas que tu t’es fait cambrioler !
  • T’inquiète pas, c’est réglé.

Il revient de la salle de bain vêtu d’un jean. Il enfile un tee shirt et va se servir un café.

  • Tu en veux un ?
  • Non merci. Je n’ai pas le temps. Qu’est-ce qui est réglé ?

Il se tourne vers elle en buvant son café. Elle est ravissante avec sa veste en cuir rouge, du même rouge que ses lèvres, son pantalon noir moulant et ses talons hauts.

  • Je n’ai pas envie d’en parler.
  • Sympa. Tu ne devais pas bosser aujourd’hui ?
  • Tu as vu ma tête ?
  • C’est sûr qu’avec une bobine pareille, mieux vaut rester chez soi. Bon, j’ai une journée de dingue, je pars tout à l’heure en Espagne pour trois jours. Tu n’as pas vu mon chargeur ?

Elle le rejoint dans la cuisine, fouille dans un tiroir. Il voudrait tendre la main vers elle, la retenir, qu’elle arrête de bouger dans tous les sens, qu’elle s’assoit à ses côtés mais elle continue de s’activer, va dans la chambre. Elle revient vers lui.

  • Qu’est-ce que tu vas faire ?
  • Je vais voir mes parents.
  • C’est bien. Je crois que je suis bonne pour en racheter un. Elle soupire. C’est le quatrième que j’égare. Tant pis, j’y vais. On s’appelle ?

Elle sort en claquant la porte. Ils ne se sont pas embrassés. Il n’a pas eu le temps de lui demander ce qu’elle allait faire en Espagne. Il pousse sa tasse. Il a bien conscience d’être exécrable. Peut-être avait-il besoin d’une bonne scène comme seule Mady sait les faire, mais elle n’avait manifestement pas la tête à ça aujourd’hui. Ça parait idiot mais au fond, il aurait voulu qu’elle vienne se blottir dans ses bras, comme si elle avait besoin d’être protégée alors que c’était lui qui avait besoin de réconfort. Elle n’agit jamais de la façon à laquelle il s’attend. On ne peut pas dire qu’elle soit préoccupée par son état. Au fond ils ne s’aiment sans doute pas vraiment. Quand on s’aime on veille sur l’autre, on prend soin l’un de l’autre. Sa mère a mis au placard sa douleur pour aider son père à supporter la sienne. Sa mère avait été plus forte que son père, ce père qui semblait tellement inébranlable, s’était écroulé. Dans les coups durs, on ne sait jamais comment on va réagir, la vraie personnalité se révèle à ces moments-là. Il va sur la terrasse. Mady traverse la rue. Il va pour l’appeler mais s’arrête net. Un homme l’attend en bas, appuyé contre sa décapotable rouge sang. Il l’entoure affectueusement de ses bras. Adrien retourne dans la cuisine, se saisit de son portable et pianote un SMS à l’intention de Mady.

  • C qui ce type ?

Il s’assoit et regarde dans le vide en attendant une réponse qui ne tarde pas à venir.

  • Un type qui a des choses à partager.
  • Ça veut dire ?
  • Comme tu sais si B le dire : G pas envie d’en parler, tu peux pas comprendre.

Il efface le message, puis le précédent, puis celui d’avant, il tombe sur « Sois prudent je t’m » qu’il efface aussi. Il remonte chaque message « RV ce soir », « T’attends », « Tu viens ? », « T’M » et les efface au fur et à mesure. Il ne les lit même plus, rageur il efface systématiquement. Quand il a fini, il ne se sent pas soulagé pour autant, son regard se heurte aux murs, lui renvoie sa détresse. Elle lui manque déjà. Il laisse son portable sur la table de la cuisine et va préparer son sac de voyage.

 

©lenferdudecor

37-Parenthèse

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