37-Parenthèse

  • Yes I know. I’d like to speak to my mother, please.
  • I call her.
  • Thank you.

Abigail a un pur accent français, ce qui n’a pas manqué de faire rire l’homme séduisant qui a décroché. Elle entend à l’autre bout de la ligne « Your daughter ! » Quelques instants plus tard, une jolie femme brune vêtue d’une robe vaporeuse, prend l’appareil.

  • Comment se porte ma chérie ?
  • Very good maman !
  • Ça se passe comment avec ton père ?
  • On s’entend très bien.
  • Ça ne me surprend pas.
  • Et puis tu le connais, il est plutôt marrant !

Sa mère rit à l’autre bout de l’appareil.

  • Je suppose qu’on peut dire ça comme ça.
  • Qui c’est le type à la voix de superman qui a décroché ?
  • On travaille ensemble.

Un silence s’ancre entre les deux femmes. La mère d’Abigail échange un sourire complice avec l’homme.

  • Maman…
  • Oui ma chérie.
  • Il vit avec toi ?

Un nouveau silence s’établit. Il est rompu par le rire d’un homme.

  • Stop it please !
  • Maman ?
  • Oui ma chérie, il s’appelle Greg.
  • Et vous travaillez ensemble ?
  • Oui.

Abbie entend sa mère s’esclaffer à nouveau.

  • Maman…
  • Il fait des grimaces. C’est un clown. Je l’aime.
  • Il a une voix jeune.
  • Mais il est jeune.
  • Vraiment ?
  • Je ne sais pas comment c’est arrivé, mais voilà.
  • Tu es une cougar ?

Elle rit encore et son rire est léger, grisant. Abbie l’imagine très bien, agréablement coiffée et habillée, les ongles rouges et brillants avec un rouge à lèvres coordonné, ses joues rebondies comme une enfant, un décolleté qui laisse entrevoir la naissance de sa jolie poitrine.

  • Mais non ma chérie. Je n’ai pas un goût particulier pour les jeunes gens, c’est une erreur c’est tout.
  • A mistake ?
  • No darling, not you. How could you think that ? Je crois qu’il fait des progrès en français.
  • C’est choquant de t’entendre parler ainsi. Tu n’es pas amoureuse et…
  • Je suis follement amoureuse ma chérie… Yes I’m in love with you Greg and you know that!

Abbie entend la voix de l’homme se rapprocher. Ils chuchotent, peut-être s’embrassent-ils. Sa mère reprend.

  • Ce n’est pas sérieux, c’est ce que je voulais dire. Il fera sa vie. J’ai beaucoup de travail et…
  • Not serious ?
  • Not you Greg !
  • Je ne veux pas te déranger maman…
  • Mais tu ne me déranges pas. (Elle chuchote) Vu notre différence d’âge, je ne me fais aucune illusion, sa vie est ailleurs, je lui souhaite même de rencontrer une jeune femme de son âge avec laquelle il créera une petite famille. (Elle rit) Mais pas tout de suite si possible, pour l’instant nous sommes tellement heureux ! Le reste je m’en fous et lui aussi. Ah au fait, il faudra que tu me dises quand tu décideras de passer à la réalisation.
  • Déjà je suis scripte et…
  • Oui, mais réalisatrice, tu te rends compte un peu ! Je serais assez fière que ma fille soit réalisatrice !
  • Ça me plait d’être scripte.
  • Je sais ma chérie.
  • Je voulais te parler de…
  • Yes I’m coming ! Qu’est-ce que tu disais ?
  • Maman…
  • Nous avons un dîner avec un producteur de la CBS qui est intéressé par mon projet sur les étudiants australiens.
  • C’est formidable.
  • You can take the stack of files?
  • Qu’est-ce qu’il y a?
  • Rien ma chérie. Je m’adressais à Greg. Si nous oublions les documents, nous ne risquons pas de vendre notre projet.
  • Votre projet ?
  • En Australie !
  • Maman j’avais be…
  • Good idea ! I’d like to do that too !
  • Maman?
  • Je t’embrasse ma chérie, il faut que j’y aille…
  • Mam…

La ligne est coupée. Abbie repose lentement son téléphone en soupirant, encore secouée par la vivacité de sa mère. Ça ne changera jamais. Jamais. Si seulement elle pouvait faire un reportage sur sa fille scripte, peut-être alors resterait-elle quelques heures, quelques instants avec elle ? Abigail s’étend dans son fauteuil pouf et pose ses pieds nus sur son bureau. Elle regarde les photos épinglées sur son mur. Sa mère, son père, aucune photo ensemble, chacun est seul. Comme toujours. Il y a aussi ses premiers conducteurs de scripte débutante avec des ratures de toutes les couleurs. Elle se sourit à elle-même. « J’ai un tel désir de bien faire ! » Il y a des photos aussi avec des amis et il y a Eva. Eva la coquine, l’insupportable, la pipelette, la presque sœur. Eva son opposée, pourtant sa meilleure amie. Elles se sont connues en primaire. Les maîtresses les ont séparées chaque année car leur complicité gênait leur travail et celui des autres. Elles ne se sont jamais perdues de vue. Elles se voient peu mais communiquent comme si elles s’étaient parlées la veille. C’est Eva qu’il faut appeler et non sa mère. C’est Eva qui peut comprendre. Elle compose le numéro. Une voix chantante répond.

  • Comment va ma staaaar.
  • Ce n’est pas moi la star, Eva.
  • Mais tu les côtoies !
  • Pas vraiment.
  • Tu m’as bien dit l’autre jour que Robbie Williams t’avait fait un clin d’œil !
  • Oui mais de loin, il a vu que je récupérais les paroles de ses morceaux !
  • Arrête d’être modeste ! Je t’ai vu prenant en note ce que te disait Guillaume Canet.
  • Je me demande si tu comprendras un jour en quoi consiste mon travail !
  • Ce n’est pas grave Abbie, je t’admire tellement !
  • N’importe quoi !
  • Alors quoi de neuf ?

Abbie laisse planer un silence, elle ne sait comment lui annoncer la nouvelle.

  • Je vais faire un truc de dingue !
  • Toi Abbie ? Tu déconnes !
  • Non non, un truc de dingue !
  • Ce n’est pas trop tôt ! Alors vas-y fais-moi rêver !
  • Je vais prendre le train ce soir. Et personne ne m’en dissuadera !
  • Ah ouais ! C’est ça ton truc de dingue ? La voix au bout du fil se fait railleuse. Alors moi déjà je te rassure, je n’ai pas l’intention de t’en dissuader !
  • Arrête de te moquer !
  • Rappelle-moi de faire ça un jour où je ne sais pas quoi faire ! Ah mais je suis bête, c’est vrai que je prends le train tous les jours pour aller bosser!
  • Je sais bien que…
  • Allez, j’arrête. Vas-y raconte ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Annonce-moi une bonne nouvelle, dis-moi que tu es enfin amoureuse et que tu vas faire quelque chose de déraisonnable !

©lenferdudecor

38-Le remplaçant

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