20-Festival

Labas observe Abigail du coin de l’œil.

  • Il est chiant, non ?

Elle se tourne vers lui, morose.

  • C’est bien ce que je pense. Qui a eu l’idée géniale d’inviter un mec pareil ?

Daisy qui était sur la banquette derrière les écrans apparait, son portable collé à l’oreille gauche.

  • C’est Maxime, notre producteur.
  • Passe-le-moi !
  • Non ! Je dis que c’est Maxime qui a eu l’idée !

Elle pointe du menton l’invité dans les écrans. Labas se tourne vers le truquiste qui se tient à sa droite.

  • J’ai dit quelque chose moi ?

L’autre secoue la tête de droite à gauche. Labas rit. Il se penche vers lui et sur le ton de la confidence, murmure.

  • Il s’appelle comment déjà l’ingénieur du son ?
  • Pierre-Olivier
  • Je n’arriverai jamais à m’en souvenir… Pierre-Olivier !

L’ingénieur du son le regarde à l’autre bout de la régie.

  • Oui ?
  • On est bien d’accord que tu diverges le son de l’invité ?
  • Oui oui, comme d’hab !
  • Oui, bien il faut se méfier des habitudes.

Il regarde à nouveau le truquiste de manière insistante et lui souffle.

  • Si tu me vois te regarder d’un air bête, tu me dis juste « Pierre-Olivier », d’accord ?

Le truquiste hoche la tête. Labas reprend la réalisation. Il jette un œil au truquiste qui lui lance illico « Pierre-Olivier »

  • Mais je ne t’ai rien demandé toi !
  • Mais vous m’avez dit…
  • Si j’ai l’air bête j’ai dit.

Le truquiste le regarde penaud. Labas se penche vers Abigail qui est à sa gauche.

  • Il s’appelle comment déjà le truquiste ?
  • Mathieu, pourquoi ?
  • Si je te regarde l’air bête, tu me dis juste « Mathieu » d’accord ? Je ne retiens pas les noms ça m’énerve.
  • D’accord.
  • D’ailleurs il est énervant ce Mathieu, j’espère qu’on ne l’aura pas demain aussi. Il ne comprend rien.

Abigail, le regard interrogatif, se penche légèrement en avant pour apercevoir le truquiste, le réalisateur se trouvant entre eux. Labas se tourne vers lui. Immédiatement le truquiste lance d’une voix douce et complice

  • Pierre-Olivier.

Labas se tourne vers Abbie la bouche ouverte pour lui parler mais elle lance à son tour.

  • Mathieu
  • J’avais dit quand je vous regarde l’air bête !

Sur le plateau, Terry qui entend tout ce qui se passe en régie est mort de rire. Un cadreur s’essuie les yeux. Labas, affligé, regarde droit devant lui sans plus oser se tourner vers eux.

  • Ah mais je suis bien entouré avec vous deux !

On entend dans la régie le vrombissement d’un portable en mode vibreur. Labas s’en saisit. Pendant ce temps, Adrien s’entretient avec son invité qui développe sa thèse sur l’invisibilité des sentiments et ce qui en découle de traumatismes dans une société où toute communication passe par des antennes relais. Labas décroche. (C’est le cas de le dire)

  • Oui Guy j’ai eu ton message mais je n’ai pas eu le temps de te rappeler… Oui… Non mais pourquoi pas… Je ne peux pas trop te parler je suis en enregistrement… Ça se passe bien… Ah tu me connais, tu sens que je suis tendu… Tu m’étonnes ! Sans tourner la tête, il jette un œil à droite et à gauche. Le truquiste m’énerve et la scripte s’y met aussi… Abbie…Ça fait déjà deux ans qu’on bosse ensemble… Oui…Oui, la nouvelle émission… Non je n’ai rien contre louer un chalet… Oui mais un truc vraiment classe… On est d’accord… Tu te souviens de l’année dernière… Pas assez d’espace… Mais oui !… On entendait péter celui qui allait pisser.

Labas ne se rend pas compte qu’il provoque l’hilarité en régie et sur le plateau. Il n’y a qu’Adrien et son invité qui restent imperturbables bien qu’ils sentent un léger mouvement autour d’eux. Labas continue.

  • Il aurait fallu aller sur le balcon pour avoir un peu d’intimité mais il n’y en avait pas ! Comme dit mon fils, « ça se fait pas »… Comment il va ?… Très bien ! Il passe son temps à regarder la télé… Il dit qu’il veut devenir réalisateur alors il regarde toutes les merdes qui passent… Oui… Je suis assez désespéré ! Il rit. Oui enfin tu me connais… Pas tant que ça… J’ai confiance en mon petit gars, il va se réveiller !… Ha ha ha… Je me souviens bien que nous aussi, on a bien glandé hein mon Guyguy !… C’était le bon temps… Je vais te laisser, je suis en plein enregistrement… Oui… Très bien…Ah oui c’est vrai ! …Aglaé ? Bof elle ne sait pas, elle est jeune encore… Non… Elle est surtout amoureuse tu sais…Elle est précoce ma petite !

Abigail soupire. Labas jette un œil au truquiste

  • Pierre-Olivier !

Labas se penche vers Abigail et lui susurre

  • Rappelle-moi de ne plus travailler avec ce truquiste, c’est un abruti.
  • Mathieu
  • Oui Mathieu. Tu le fais exprès ou quoi ?

Il reprend sa discussion téléphonique.

  • Ta fille aussi est amoureuse ?… Il est bien ?… C’est de son âge au moins. Hey mon Guyguy tu te souviens de Solange ! …Oh lala…

Abigail marche d’un pas vif dans les couloirs. Adrien court et la rattrape. Il se saisit de sa main et l’arrête net. Abbie sursaute.

  • Ah c’est toi, tu m’as fait peur.
  • Excuse-moi. Il faut que je te parle !

Elle regarde stupéfaite la main d’Adrien qui serre la sienne.

  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • Abbie…

C’est la première fois qu’il abrège ainsi son prénom, en général c’est Labas qui le fait. L’appeler ainsi lui donne le sentiment qu’il entre dans sa vie et subitement les plateaux paraissent bien loin. Elle frissonne. Il enlève son sweat et lui en couvre les épaules.

  • C’est gentil Adrien.
  • Je donne mon sweat à celle que j’aime.
  • Qu’est-ce que tu dis ?

Elle ouvre grands les yeux et pense avoir mal compris.

  • Abbie, j’ai besoin de savoir…Est-ce qu’il y a quelqu’un dans ta vie ?
  • Mais qu’est-ce que tu racontes !

Elle rend son sweat et reprend sa route. Il la poursuit.

  • Terry peut-être ?
  • N’importe quoi !

Il la double et s’arrête net face à elle.

  • Est-ce que tu as quelqu’un dans ta vie ?
  • Tu es tombé sur la tête ? En quoi ça te regarde ?
  • Ecoute Abbie, je ne sais pas comment te le dire… Je pense à toi tout le temps.

Elle reprend sa marche. Il la retient. Elle le regarde, interloquée.

  • Tu te moques de moi ?
  • Non Abbie. Est-ce que j’en ai l’air ?
  • Comment peux-tu me dire un truc pareil ?
  • Ça te parait si étonnant ?
  • Mais enfin… la fille dans ta loge ? …Et Daisy ?
  • Tu te trompes.
  • Comment ça « je me trompe » ? J’ai quand même vu Daisy t’embrasser. Je te trouvais plutôt réceptif.
  • Je n’ai rien fait du tout, c’est elle, moi…
  • Stop Adrien, tu es un grand garçon ! Arrête ton baratin !

Elle le contourne et poursuit sa route. Il la rejoint encore. D’un mouvement il l’attire dans ses bras souffle contre souffle. Elle essaie de se dégager mais il la serre davantage contre lui.

  • Tu crois qu’on peut aimer quelqu’un sans jamais le lui dire ? Ça te semble si surprenant que je puisse être amoureux de toi ? Il prend ses deux mains dans les siennes et les appuie contre sa poitrine. Et bien moi je t’aime sans te le dire depuis le premier jour au risque de paraître ridicule.
  • Mais enfin, Adrien, on travaille ensemble et j’ai pu constater que tu…
  • J’aime quand tu dis « ensemble ». Oui je sais que c’est assez récent mais c’est bien la première fois que ça m’arrive. Ça m’est tombé dessus comme ça, d’un coup, j’ai compris que durant ces journées, le seul moment où je me sentais bien, c’était le moment où tu étais là, près de moi. Si je lève les yeux, que je te sens là près de moi, je suis tout simplement heureux. Quand je quitte le studio je n’ai qu’une hâte, c’est d’y revenir pour être avec toi. Est-ce que tu comprends ? Mon cœur est devenu fou !

Il l’enlace, sa main vient tendrement écarter une mèche qui lui tombe sur le visage.

  • Abbie, ne me laisse pas partir. Retiens-moi. Garde-moi.

Abigail fait un mouvement pour parler, il l’arrête.

  • Non laisse-moi finir. J’ai ce sentiment d’être enchainé, prisonnier de toi. Ta présence m’est devenue indispensable. Tu es entrée dans ma vie discrètement et tu t’y es enracinée. Je te cherche dans tous les regards… et les autres m’insupportent.

Une voix entre en collision avec l’image romanesque du couple tout prêt à s’embrasser. « Combien de temps ? » Adrien s’avance encore et ses lèvres viennent se poser tendrement sur celles d’Abigail. Elle sourit béatement. La tête de Labas furibond se colle contre celle d’Abbie émerveillée.

  • Tu vas me dire combien de temps il reste avec Toto et son somnifère ou pas ?

Abbie sursaute, elle rougit et regarde autour d’elle, éperdue, remue ses feuilles, regarde son chronomètre puis l’heure. Labas perd patience.

  • Mais enfin qu’est-ce qui t’arrive ? Je t’ai réveillée ? Quand je te dis que son invité est chiant !

Abbie se ressaisit, retrouve son calme habituel.

  • Cinq minutes. Il reste encore à peu près cinq minutes.

Labas geint en se tournant vers le truquiste

  • Oh lala mais c’est long, c’est long !

Le truquiste toujours prêt à rendre service, lance impitoyable « Pierre-Olivier ». Labas le fusille du regard. Abigail essaie de se reconcentrer, elle observe le gros plan d’Adrien. Son regard est mélancolique. Il se tourne vers elle et ses yeux lui sourient alors elle court vers lui. Il la prend dans ses bras et tournoie sur lui-même. Ils s’embrassent. Ils se retrouvent au centre d’une plaine verdoyante sous un ciel de plomb. Il la tient par la main et l’entraîne dans une folle course à travers les hautes herbes. Ils se laissent tomber. Il la débarrasse de ses vêtements comme il effeuillerait une fleur, avec une grande douceur, il la caresse comme un être précieux. Elle le déshabille comme une furie, lui arrache ses vêtements, il rit de son empressement. Leur peau dorée brille sous le soleil, ils roulent dans les hautes herbes et s’embrassent. Adrien lance radieux.

  • Le monde nous appartient !
  • Combien de temps ?
  • Toute la vie !
  • Combien de temps !… Mais qu’est-ce que tu as ! Ça va pas ?

Abigail sort de sa rêverie en sursaut. Elle regarde Labas comme un alien, se jette sur son chronomètre, affolée de n’avoir rien suivi de l’émission.

  • Il faut conclure !

Elle parle à l’oreillette d’Adrien qui est déjà en train de parler avec son invité. Il la fusille du regard par l’intermédiaire de sa caméra pendant que son invité répond à sa question. Son regard est tellement différent de sa rêverie. Abbie perd un peu les pédales.

  • C’est l’heure ! Attention pour le générique !

Adrien conclut avec son invité. Le générique remplit l’écran. Labas se lève en s’étirant.

  • Nom de Dieu ce que c’était chiant ! Je vais appeler Maxime. Dis donc Abbie, je peux savoir ce qui se passe ?
  • Je suis désolée Marc, je n’étais pas très concentrée.
  • C’est le moins qu’on puisse dire !

Adrien entre dans la régie, l’air mécontent. Immédiatement Abigail se trouble. Labas remarque la gêne de sa scripte. Adrien se dirige droit sur elle.

  • Je ne comprends pas ! Tu ne m’as donné aucun temps ! Tu te décides à me communiquer des infos alors que je parle déjà à l’invité, tu trouves ça normal ? En plus il faut que je me démerde pour conclure vite ? C’est n’importe quoi ! Pourquoi as-tu attendu le dernier moment ?

Elle range ses affaires en rougissant, courageusement elle lève les yeux sur lui pendant que son cœur affolé fait des bonds dans sa poitrine. Elle pense qu’elle va pleurer mais elle arrive à articuler sans que sa voix ne trahisse son émotion.

  • Je suis vraiment désolée, excuse-moi ! Je n’ai pas vu le temps passer !

Adrien a un mouvement de stupeur.

  • Sans blague ?

Labas l’observe d’un mauvais œil. Adrien regarde tour à tour Abigail et Labas.

  • Ah bon c’était bien ? Moi je me suis fait chier !

Abbie le regarde en affichant un doux sourire.

  • Oh oui c’était bien ! C’est dommage que ce soit terminé.
  • J’avais l’impression que ça n’en finissait plus !
  • Je te rassure Toto, ça n’en finissait plus !
  • Je ne sais pas si vous me rassurez là !
  • Il n’y a qu’Abbie qui n’ait pas trouvé l’émission ennuyeuse, va savoir pourquoi ! …Peut-être parce qu’elle n’écoutait pas ?

Adrien serre la main de Labas et embrasse Abigail qui le regarde s’éloigner, pensive. Le portable de Labas vrombit.

  • Oui Aglaé, j’ai appelé tout à l’heure je voulais parler à ta mère. Oui. Bon alors passe la-moi… Allo ma chérie… Oui très bien…J’ai invité Abbie à venir dîner à la maison… Okay super… A tout à l’heure !

Abbie se tourne vers lui, étonnée.

  • Pourquoi tu ne me demandes pas avant ?
  • Tu m’aurais peut-être dit non… Tu es bizarre aujourd’hui… Je sens que tu as besoin d’être entourée en ce moment ! Ta mère t’a confiée à moi pendant son séjour indéterminé aux States donc j’en profite à mort !

Il rit de bon cœur et la prend par l’épaule.

  • J’ai quand même bien le droit de veiller sur ma grande fille, non ?
  • On n’avait pas dit qu’on serait discret ?
  • Et nous ne le sommes pas ? Tu vois quelqu’un ici qui nous écoute ?

Effectivement la régie est déserte, seul Adrien se tient près de la porte et les écoute. Il sourit et se dirige vers sa loge.

 

©lenferdudecor

21-L’agression

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