31-Règlement de comptes

La nuit est tombée lorsqu’ils atteignent une grille cadenassée protégeant des entrepôts désaffectés. Un homme sort de la voiture pour ouvrir et refermer derrière eux. Les réverbères diffusent une lumière blanche et agressive. La voiture se gare. Des ombres viennent à leur rencontre. Lorsqu’ils sortent Léo de la voiture, il feint d’être toujours inconscient, les obligeant ainsi à le soutenir. Ils n’ont pas fait trois pas que d’un mouvement brusque il les repousse. Ceux qui le soutenaient sont projetés sur les côtés. Il profite de l’effet de surprise pour frapper ceux qui le précédaient et faire chuter comme de vulgaires quilles ceux qui suivaient. Ils n’ont pas le temps de se relever qu’il est presque au coin du bâtiment d’en face. Un jet de feu perce la nuit dans un léger sifflement. Une violente douleur à l’épaule projette Léo face contre terre. Il relève la tête et aperçoit Sam posté au coin de l’entrepôt qu’il allait atteindre. Sam lui fait un signe et se fond dans l’obscurité. Léo est rejoint par les hommes qui le saisissent sans ménagement. Il est immobilisé et trainé de force jusqu’à Ted Gandeze qui a rengainé son arme. Léo lui lance avec un sourire maussade.

  • Je crois que nos relations vont se détériorer.
  • Tu as raison. Emmenez-le !

La lourde porte s’est refermée dans un grincement lugubre. L’extérieur est à nouveau plongé dans le silence. L’entrepôt est encombré de grandes caisses entreposées en lignes telle une armée silencieuse. Ils parcourent une des allées pour se regrouper au centre.

Sans un mot ils le débarrassent de sa veste dont ils vident chaque poches. Gandeze consulte au fur et à mesure ce que lui donnent ses hommes. Ils lui tendent la petite voiture.

  • C’est quoi ça ?
  • La nostalgie m’a saisi d’un coup, va savoir pourquoi.

Gandeze le regarde d’un œil mauvais.

  • Tu sais par expérience que tu as tort de jouer au con avec moi.
  • Mais je ne joue pas ! C’est vous ! Qu’est-ce que vous faites à l’un des vôtres ?
  • Si tu étais l’un des nôtres, tu n’aurais pas disparu dans la nature après ta mission. Je me doute que tu ne l’as pas sur toi. Où elle est ? Je veux cette clé, tu entends ?
  • J’ai pas de clé. J’ai pas pu la prendre.
  • Tu mens ! Tu n’as jamais raté ton coup !
  • Fallait bien que ça arrive un jour.
  • Tu mens ! …Mais je ne sais pas pourquoi.

Les autres le fouillent consciencieusement. L’un d’eux déchire son tee shirt et l’en débarrasse pour découvrir une pochette soigneusement scotchée sur son flanc. Gandeze l’arrache sans quitter Léo des yeux.

  • Ça m’étonnerait que ce soit ce que nous cherchons.

Il ouvre la pochette, en sort des articles de presse, les tourne dans tous les sens et les jette par terre.

  • Qu’est-ce que c’est que ces conneries, tu prends le temps de lire les journaux toi maintenant ?

Gandeze s’avance, Léo a un mouvement de recul mais les hommes resserrent leur étreinte.

  • Je veux ce qui m’appartient, c’est pas compliqué !
  • Je te dis que je ne l’ai pas ! Y’avait pas de clé dans le coffre. Qui est le traître ?

Gandeze fait un signe de tête à ses hommes. Ils lui passent une menotte à chaque poignet, le traînent de force et accroche chaque menotte à un crochet qui pend des structures métalliques. Ils actionnent une poulie qui tire sur les crochets et les élève. Il se retrouve en extension les bras tendus au-dessus de lui. La douleur dans l’épaule lui coupe la respiration.

  • Il faut me donner ce qui m’appartient !

Léo le dévisage sans mot dire. La main épaisse de Gandeze se lève et le gifle à deux reprises. Léo tente de lui donner un coup de pied mais il est stoppé net par les autres et l’effort qu’il fait lui arrache un cri de douleur. L’homme corpulent s’adresse aux autres.

  • Et Sam ? Qu’est-ce que vous avez fait de Sam ?
  • On ne l’a pas trouvé !
  • Bandes d’incapables ! Trouvez-le ! Sortez ! Sortez-tous !

Ils s’exécutent. Léo  tente de libérer ses poignets des crochets. Il tire et secoue de toutes ses forces, il enrage.

  • Tu n’as jamais supporté qu’on te retienne, Léo. Te fatigue pas. Garde tes forces. On va causer tous les deux !

Léo ne répond pas, il suit des yeux l’homme menaçant.

  • Tes missions passées ont toujours été couronnées de succès et j’en ai tiré tous les honneurs.
  • Ta reconnaissance me fait mal !
  • Mais aujourd’hui tu me trahis. Je pourrais te tirer une balle entre les deux yeux…
  • Ça te coûterait cher.
  • C’est pas faux. Mais par ta faute, j’ai perdu une certaine crédibilité auprès de nos patrons. Je vais devoir leur prouver que c’était juste un petit malentendu.

L’homme tourne autour de lui. Il est d’une stature imposante, son regard est dur, ses yeux petits et enfoncés, ses traits saillants. Léo se sent affaibli, son épaule le lance, il transpire.

  • Le bon docteur qui t’a soigné ne s’est pas fait prier pour me confesser que tu avais pris une balle dans l’épaule !

Il continue à tourner autour de lui. Méfiant, Léo ne le quitte pas des yeux. Gandeze s’arrête face à lui.

  • C’est quand même pas de chance que ce soit encore la même épaule !

Il fait pivoter Léo sur lui-même, arrache le pansement ensanglanté.

  • Voyons voir… C’est pas beau, mon pauvre garçon. Tu vas me dire où tu as planqué la clé, je te ferai soigner et on reprendra tout à zéro.

Il fait à nouveau pivoter Léo sur lui-même pour se retrouver face à face.

  • Qu’est-ce que tu en penses ?
  • Rien Ted. J’en pense rien. Tu voulais te débarrasser de moi il y a deux secondes…
  • A quoi ça peut te servir de la garder ? Sa voix s’adoucit. Pourquoi tu me trahis ? Pourquoi ?
  • Comment tu expliques qu’il y a un type avec ma tronche ?
  • Qu’est-ce que tu racontes encore ?
  • Est-ce que c’est toi qui m’as enlevé à ma famille ?
  • Je ne sais pas de quoi tu parles.
  • Je te dis que j’ai un frère jumeau bordel !
  • Je t’ai élevé comme un fils.
  • C’est ce que je voie !
  • C’est chez ce type que tu étais ? T’es devenu dingue ?
  • J’ai eu une révélation ! Je n’avais pas de famille mais je découvre que j’ai un sosie… un jumeau ! Comment veux-tu que je le prenne ?
  • C’est pas lui ta famille, c’est nous !
  • Sympa la famille ! Qu’est-ce que je fous là ? Détache-moi !
  • S’il ne savait pas que tu existais, maintenant grâce à toi il le sait et il va te rechercher et foutre la merde.
  • Mais lui il savait que j’existais, pas moi ! Pas moi bordel ! Pourquoi je savais pas !
  • Dans quelle merde tu nous mets ! Jamais tu m’entends, jamais tu n’aurais dû l’approcher !
  • Parce que c’est moi qui fous la merde ? D’abord on va m’oublier parce qu’on ne le verra plus à la télé, il ne peut plus animer son émission, on lui a défoncé la gueule !
  • Il anime une émission ? Bien sûr la presse ne va pas s’intéresser à lui… Parce que personne ne t’a vu chez lui ? Parce qu’agresser un type du show biz, ça passe inaperçu ? T’as rien dans le crâne.

Comme Léo le regarde avec mépris, Gandeze le frappe avec force.

  • Je vais te faire passer cette sale manie que tu as d’avoir l’air de te foutre de la gueule du monde !

Gandeze recommence à tourner autour de lui. Léo crache du sang, ses jambes se dérobent mais il lutte et se redresse. Il observe ce qui l’entoure. S’il pouvait atteindre la caisse proche de lui, il monterait dessus et pourrait peut-être libérer ses poignets des crochets.

  • Jamais je n’aurais pu imaginer que tu me déçoives à ce point ! Tu as toujours mené tes missions à bien parce qu’on bossait ensemble ! Là, tu agis seul sans rien demander à personne et tu viens de mettre en danger tout notre réseau ! Et ce tatouage ? Là déjà, tu avais enfreint nos règles ! J’aurais dû me méfier. Je ne sais pas ce qui me retient de t’arracher la peau ! Aucun signe de reconnaissance, c’est la règle !
  • Et un jumeau, c’est quoi ?
  • Une erreur mais qui est réparable. On peut s’en débarrasser !
  • Je croyais qu’il fallait pas toucher au show biz !
  • Boucle-la ! En attendant, je vais m’occuper de ton cas et après qui sait, je te jetterai peut-être dans le canal sans te laisser la possibilité de me trahir une troisième fois, ça m’évitera justement d’avoir à tuer le jumeau du show biz !
  • Je ne suis plus un gamin, Gandeze. Détache-moi ! Réglons-ça entre hommes.
  • Entre hommes ? D’égal à égal ? Il éclate de rire. Comment peux-tu imaginer que nous puissions être égaux ? C’est moi qui dirige ici et toi, tu fais exactement ce que je te dis !

L’homme se campe devant lui, il croise les bras sur sa large poitrine.

  • Pour la dernière fois Léo, dis-moi où tu as caché cette clé !
  • Pourquoi m’as-tu enlevé à ma famille ?
  • De toute façon tu me le diras, et si c’est pas toi, ce sera Sam.
  • Va te faire foutre avec ta clé ! Je vais négocier ma liberté avec Baredely.
  • Tu es mal placé pour négocier quoique ce soit avec qui que ce soit ! Je vais buter ton frère et le reste de la famille !
  • Je m’en fous de lui. C’est pas pour lui !
  • Alors pourquoi ?
  • Pour m’appartenir. Avoir le choix d’arrêter notre collaboration ou pas, si tu vois ce que je veux dire.
  • J’ai perdu mon temps avec toi. Ça recommence, comme…

Gandeze lui tourne le dos. Léo prend de l’élan et lui balance un violent coup de pied qui lui fait perdre l’équilibre et s’écraser au milieu des cartons. Léo rapproche avec ses pieds la caisse, tente de monter dessus mais elle tourne sur le côté. Il tombe sans avoir réussi à libérer ses poignets. Malgré tous ses efforts, il n’arrive plus à l’atteindre. Gandeze se relève de toute sa hauteur en essuyant avec sa manche un filet de sang qui coule de son nez. Il ramasse une courroie qui traîne sur une caisse, il la plie en deux et marche droit sur Léo. Il l’abat sur lui avec toute l’énergie de sa colère.

  • C’est toujours comme ça avec toi, tu ne renonces jamais, c’est ce qui fait ta valeur…
  • Arrête tes conneries!
  • Et c’est ce qui causera ta perte !

Gandeze recommence avec toujours plus de hargne, plus il le frappe, plus il enrage. Quand enfin il se calme, Léo a perdu connaissance. Il jette la lanière par terre et quitte l’entrepôt.

©lenferdudecor

32-After

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