44-Juste une respiration

La maisonnée est silencieuse, Abigail entend juste une respiration régulière dans le salon. Elle soulève avec précaution son bas de pantalon de pyjama comme s’il s’était agi d’une robe longue et entreprend de descendre l’escalier sans faire de bruit. Arrivée dans l’entrée, elle regarde sur sa gauche, visualise la cuisine, mais elle ne peut résister à l’envie d’aller voir Adrien. Elle s’approche et l’aperçoit dormant paisiblement sur le canapé. Il a repoussé son drap jusqu’à la taille et les rayons de lune qui traversent la baie vitrée viennent caresser son torse lisse. Son visage est détendu, ses cheveux en bataille, ses bras sont sous sa tête dans une attitude d’abandon. Elle s’approche encore. Quelle idée d’avoir fait un tatouage aussi moche ! Il se gratte le nez, renifle et éternue. Il se dresse, hagard. Abbie n’a que le temps de se jeter derrière le fauteuil. Il attrape un kleenex sur la table basse, se mouche et se recouche en tournant le dos aux fauteuils. Elle n’ose plus bouger, c’est alors qu’une voix douce se fait entendre.

  • Vous allez bien ?

Abbie lève la tête avec appréhension et aperçoit la mère d’Adrien qui l’observe. Elle a l’impression que la maison vient de lui tomber sur le dos. Elle se met à chercher frénétiquement dans les fibres du tapis.

  • Je… J’ai égaré une boucle d’oreille…

Madame Bicalène la rejoint et s’accroupit près d’elle.

  • C’est ennuyeux… Vous ne voulez pas qu’on attende demain qu’il fasse jour pour la chercher.
  • Euh je ne sais pas…

Abbie tâte ses oreilles qui ne sont pas percées. Son teint a viré au rouge pivoine.

  • Vous les avez perdues quand ?
  • Tout à l’heure, en arrivant je pense.
  • C’est drôle, je ne me souviens pas que vous en portiez.
  • Euh moi non plus ! Je les ai peut-être perdues dans le train, ou à la gare !… Je les ai peut-être oubliées à la maison ?

Les deux femmes pouffent. Mathilde pose une main chaleureuse sur le bras d’Abbie.

  • Je vous aime bien Abigail.
  • Vraiment ? Vous êtes sûre ?
  • Maman ? Je peux savoir ce que vous faites là toutes les deux ?

Les deux femmes sursautent. Mathilde murmure à Abigail.

  • Laissez-moi faire ça vaudra mieux.

Elles sortent de derrière le fauteuil, Abbie remonte son pantalon de pyjama qui glisse. Adrien, appuyé sur un coude, les regarde avec mauvaise humeur en clignant des yeux. Mathilde s’époussette.

  • Nous nous apprêtions à manger un petit morceau…
  • Derrière le fauteuil ?
  • C’est-à-dire que…
  • Rendors-toi mon chéri, nous allons dans la cuisine. Venez.
  • C’est mon pyjama ça !

Adrien les suit du regard avec mauvaise grâce. Mathilde passe son bras sur les épaules d’Abbie. Il se recouche en soupirant. Elles se dirigent à pas de loup dans la cuisine et repoussent la porte derrière elles. Abigail se tient à un bout de la table, les deux mains l’une sur l’autre, penaude. Elles échangent un sourire.

  • Ce pyjama vous va à ravir !
  • Je m’excuse, je…

Abigail soupire, désemparée. Mathilde sourit gentiment.

  • Allons, ne soyez pas contrariée, ce n’est rien. Vous voulez un morceau de fromage ?

Elle tend le plateau à Abigail et coupe du pain. Les deux femmes une fois servies se regardent. Abigail est troublée par le regard de Mathilde. Ses yeux sont rouges comme si elle avait pleuré.

  • J’espère ne pas vous avoir réveillée.
  • Ne vous inquiétez pas. J’ai oublié de prendre mes somnifères, je vais les prendre de ce pas. Je dors mal depuis… Depuis que j’ai perdu Eddy.

Elle se tourne vers Abigail avec bienveillance.

  • Je ne souhaite à personne de perdre un enfant, même pas à mon pire ennemi si tant est que j’en ai un.
  • Vous avez l’air de tellement souffrir… Pourquoi est-il parti ?
  • Il n’est pas parti, on nous l’a pris, on nous l’a volé quand il était petit.

Abigail dans un élan, s’est rapprochée.

  • Comment est-ce possible ? C’est atroce…

Mathilde lève ses yeux plein de larmes.

  • Cette soirée est marquée à jamais.

Abbie est émue que la mère d’Adrien se confie ainsi.

  • Est-ce ma faute ?

Mathilde ne peut s’empêcher de rire.

  • Mais non voyons ! Vous savez, cela fait plus de vingt ans que nous pleurons notre fils disparu. Ce soir Adrien nous a appris quelque chose qui change tout.
  • Est-ce une bonne nouvelle ?
  • A l’heure actuelle, je vous avouerai que je ne sais pas quoi en penser. Dites-moi, vous travaillez à la télévision. Est-ce que ça se passe bien pour Adrien ?
  • Très bien, madame Bicalène. Votre fils est très apprécié.
  • Tant mieux, il le mérite, il a travaillé dur. C’est un garçon bien. Vous l’appréciez n’est-ce pas ?

Abigail se sent rougir.

  • Oui
  • C’est un garçon tellement gentil et agréable.
  • Oh vous savez, il n’est pas toujours agréable.
  • Pourtant ce n’est pas difficile de l’aimer.
  • Mais je ne l’aime pas. Enfin si. Enfin c’est à dire…
  • Je sais Abigail, j’ai bien compris.

©lenferdudecor

45-Baredely

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